La légende de la demoiselle de Courseulles
Les seigneurs de Courseulles disposaient non seulement de droits de pêcheries et de pêche, mais ils jouissaient également d’un autre privilège, appelé « tentes à oiseaux » ou simplement « tentes ». Dans les marais proches de la mer, se trouvaient des mares appelées « canardières ». Près de ces mares, on installait des abris, tels que des huttes ou des tentes, permettant aux chasseurs de se dissimuler pour attendre et abattre les oiseaux sauvages. Aujourd’hui, cette pratique est connue sous le nom de chasse au gabion.
Cela nous amène à se souvenir de l'histoire de "la demoiselle de Courseulles".
Sos ciel ne trovast l'ons plus belle,
Ne plus sage, ne plus corseise."
Laissons Silviane et Germaine nous la conter:
Sylviane : Tu connais l’histoire des marais de
Courseulles ?
Germaine : Un peu, mais raconte-moi. J’ai
toujours entendu dire que ça avait
causé bien des disputes.
Sylviane : Oh oui, les marais étaient au cœur de
nombreux conflits entre les seigneurs et leurs hommes. Chacun réclamait la
propriété et l’usage des terres. Ça a donné lieu à des procès interminables,
qui remontent jusqu’à 1460 et se sont poursuivis pendant des siècles.
Germaine : Quel bazar ! Et cette fameuse digue,
elle date de quand ?
Sylviane : Après un gros coup de mer qui a
détruit la dune protégeant les terres, ils ont dû construire une digue de 200
mètres. En plus, ils ont installé un aqueduc à clapet pour drainer l’eau des
marais à basse mer.
Germaine : Ils ne manquaient pas d’imagination,
ces anciens. Mais attends, ce n’est pas tout, non ? Il me semble qu’il y avait
une histoire de jeune fille qui s’était aventurée là-bas.
Sylviane : Ah, la belle histoire ! Une jeune
fille de Courseulles, douce et jolie comme un agnelet, s’est un jour retrouvée
coincée dans une mare des marais. Heureusement, son chien, Stop, s’est mis à
hurler et a attiré un baron qui chassait non loin de là avec deux amis.
Germaine : Et le baron l’a sauvée ?
Sylviane : Oui, mais pas sans conditions ! Il
lui a demandé : « Que nous donneras-tu, la belle, si nous te sortons de là ? »
Tu sais ce qu’elle a répondu ?
Germaine : Non, dis-moi !
Sylviane : « Sortez-moi d’abord, et après, on
verra ! » Une fois hors de l’eau, l’un des seigneurs a réclamé un baiser et son
cœur. Mais elle a tenu tête : « Mon cœur n’est pas pour un baron, mais pour mon
Pierre, mon mignon ! » Elle a ensuite fait un salut élégant et est partie,
suivie de son chien.
Germaine : Quelle audace ! Et ensuite, qu’est-il
arrivé ?
Sylviane : Eh bien, les seigneurs ont raconté
l’histoire à la baronne au château. Elle a été tellement impressionnée par la
sagesse et la vertu de la jeune fille qu’elle l’a convoquée. La baronne lui a
promis une dot pour son mariage avec Pierre. En plus, elle a proposé de couvrir
tous les frais d’église, selon les anciens statuts synodaux « de Patrimonio » (voir ci-dessous).
Germaine : Quelle belle fin ! Comme quoi, rester
fidèle à son amour finit parfois par porter ses fruits.
Sylviane : Absolument. Une vraie leçon de
courage et de droiture.
La statue de Louis XVI sur la place de l’église de Creully.
La plus ancienne photographie de la place de l'église, datant probablement de 1870, nous permet d'apercevoir une colonne, source de bien des interrogations.
Pourquoi cette maçonnerie devant l'église saint Martin ?Collection de Michel Fafin
Ainsi commence une nouvelle recherche dans les archives, qu'elles soient départementales ou nationales, pour un passionné d'histoire locale.
La délibération du conseil municipal de Creully
Nous Jacques Paul Morice, maire de la commune de Creully, avons convoqué extraordinairement Mr les membres composant le conseil municipal de cette commune, conformément à la lettre de Mr le préfet du Calvados daté du 12 de ce mois.
Lesquels réunis sous notre présidence ont pris la décision suivante ;
- Ayant entendu le rapport que Mr le maire nous a fait sur l’intention où il était d’ériger sur la place de ce bourg un monument à la mémoire du Roi Louis XVI et sur la demande qu’il leur fait de voter une somme pour faire face à cette dépense :
Par ces motifs.
Le conseil à d’une voix unanime adopté le projet de Monsieur le maire, et a voté pour être mis à la disposition pour la confection de l’ouvrage à faire, la somme de trois mille six cents francs qui sera prise par tiers sur les premiers fonds disponibles des revenus communaux des années 1822, 1823 et 1824 et ont prié Mr le maire de faire connaître par la voie des journaux le projet d’érection du monument dont ainsi qu’à Monsieur Paysant, receveur de l’enregistrement en ce bourg.
Et la présente délibération qui a été arrêtée à Creully au lieu ordinaire des séances du conseil municipal des dits jours et an que dessus, et qui a été signé par Mrs les membres du conseil et Monsieur le maire, leur président.
Le projet de statue. |
La presse prit la plume pour relater ce projet "Creullois" comme l'Observateur Neustrien qui fit un article critique.

Cependant, de nombreuses communes qui avaient exprimé de telles intentions n'ont pas forcément concrétisé ces projets, faute de moyens financiers ou en raison des changements politiques successifs.
Les habitants de Creully ne virent jamais la statue de Louis XVI mais purent profiter du premier puits de la place de l'église.
Son
Excellence le ministre de l’Intérieur, craignant dans doute que cette dépense n’absorbât
les ressources de la commune, ne crut pas devoir accorder l’autorisation qu’on
lui avait demandée à cet effet.
D’après les
conseils de l’autorité supérieure, une partie de la somme votée a été employée
à la construction d’un puits public, sur lequel s’élève une colonne destinée à
porter la statue.
Des années plus tard, la colonne fut détruite et, à son emplacement, une pompe fut installée, laquelle sera un jour surmontée d’un réverbère.
Les lettres décachetées dans un champ près de Bayeux
Nous retrouvons nos lavandières du Bessin au lavoir de Martragny.
Les lettres décachetées dans un champ près de Bayeux en 1949.
Georgette: Eh bien, tu ne devineras jamais ce que j'ai entendu, Yvette Figure-toi
qu’un jeune cultivateur de Martragny a trouvé dans son champ des centaines de
lettres !
Yvette : Des lettres, tu dis ? Mais qu’est-ce qu’elles faisaient là ? C’est
pas un endroit pour ça.
Georgette: Justement, c’est ça qui est incroyable. Ces lettres venaient de
partout : Allemagne, Angleterre, Israël… et toutes étaient décachetées, sans
leur timbre !
Yvette: Eh ben ça alors ! Sans leur timbre ? Mais qui donc s’amuserait à faire
une chose pareille ?
Georgette: Apparemment, elles avaient été postées entre le 2 et le 20 décembre.
La plupart venaient d’un bureau de poste parisien, rue Gluck. Et dans le lot,
figure-toi qu’il y avait même des mandats et des chèques postaux nominatifs.
Yvette: Ah, les temps changent ! Et qu’ont fait les autorités ?
Georgette: La police s’est mise à enquêter, bien sûr ! Ils ont travaillé main
dans la main : ceux de Rouen, ceux de Paris, et l'administration des P.T.T. Ils
ont cherché pourquoi et surtout, qui avait bien pu faire ça.
Yvette: Ils ont trouvé le coupable, au moins ?
Georgette: Oh oui, figure-toi ! C’était un certain Henri Triairgnet, 19 ans à
peine, un employé auxiliaire des P.T.T. de Paris.
Yvette: Oh la jeunesse… Et pourquoi diable aurait-il volé ces lettres ?
Georgette: Pour les timbres ! Rien que ça. Il les décollait des enveloppes pour
les garder pour lui.
Yvette: Pour les timbres ? Mais quelle idée ! Risquer la prison pour ça, c’est
à n’y rien comprendre.
Georgette: Eh oui, ma pauvre. Des choses bien étranges se passent de nos jours…
Le monde tourne à l’envers, on dirait.
Les chouans à Tierceville près de Creully
Le vent d’octobre soufflait avec âpreté sur la campagne normande, balayant les chemins assombris par la nuit. En cette soirée du 25 octobre 1796, vers dix heures, une troupe d’hommes armés sortit en silence de la maison de Thomas Jullien, un lieu bien connu pour abriter les réunions secrètes des chouans. Drapés dans l’ombre, ils se mirent en route vers la commune de Tierceville.
Une heure plus tard, ils s’arrêtèrent devant la demeure de Pierre Fierville, acquéreur de biens nationaux. Seul en sa maison, il ignorait encore le malheur qui allait s’abattre sur lui. Son épouse et sa fille, occupées à la veillée chez leur voisin Lavallée, cabaretier de son état, n’étaient pas là pour lui venir en aide.
Brusquement, un fracas brisa le silence nocturne. À grands coups de hache, la porte céda, projetant des éclats de bois dans la pièce. La serrure tomba à terre dans un bruit métallique, et, avant même qu’il ne puisse esquisser un geste, Fierville fut saisi. Tremblant, il voulut allumer sa chandelle, mais la peur paralysait ses mains. D’un geste brutal, l’un des assaillants arracha une poignée de paille du lit et la jeta sur les charbons ardents de la cheminée. Une flamme vive illumina aussitôt la pièce, projetant sur les murs des ombres dansantes, grotesques et menaçantes.
Affolé, craignant que l’incendie ne se
propage, Fierville se précipita pour étouffer le feu, mais les chouans ne lui
laissèrent aucune chance. Ils le plaquèrent à genoux, lui bandèrent les yeux
avec ses propres guêtres, puis l’un d’eux posa le canon froid d’un pistolet
contre sa tempe, tandis qu’un autre le tenait en joue avec un mousqueton.
Accablé, il n’eut d’autre choix que de leur livrer tout ce qu’il possédait en
numéraire : environ deux cent soixante-dix francs.
Pendant ce temps, dans l’étable voisine,
sa femme et sa fille entendaient les gémissements du malheureux. Prisonnières
sous la surveillance de plusieurs hommes armés, elles ne pouvaient lui porter
secours. Dans un élan désespéré, deux d’entre elles tentèrent pourtant de fuir,
mais à peine avaient-elles franchi le seuil que les brigands firent feu. Les
balles sifflèrent dans la nuit sans atteindre personne, mais l’avertissement
était clair. Terrifiées, elles furent contraintes de regagner leur prison, sous
menace de mort. À travers les interstices de la porte, elles aperçurent des
éclairs fugaces : les amorces des armes, comme autant de signaux de leur
impuissance.
Lorsque, enfin, les chouans disparurent
dans l’obscurité, les femmes purent regagner leur maison. Une odeur âcre
flottait encore dans l’air. Dans la cheminée, la paille consumée rougeoyait
faiblement. Tout était chaos et désolation.
Quelques instants plus tard, l’un des
assaillants revint furtivement récupérer sa hache oubliée, puis il rejoignit
ses compagnons qui, à l’aube naissante, retrouvèrent la maison de Thomas
Jullien. Là, on les entendit compter l’argent volé et se partager leur butin,
comme de sombres spectres festoyant au cœur de la nuit.
Deux habitants d'Amblie (près de Creully) ont eu la tête coupée...
Les frères Tillard, Pierre et Jean-Baptiste, condamnés par la cour d'assises le 30 mai 1824, subirent
leur jugement le 16 juillet de la même année. Depuis longtemps, une exécution
n’avait attiré autant de spectateurs. On aurait eu du mal à se figurer le
nombre de personnes venues de la ville de Caen et des campagnes environnantes
pour y assister.
Ces deux frères, dont l’aîné avait vingt-deux ans, étaient originaires
d’Amblie, une paroisse voisine de Creully. Ils avaient assassiné une marchande
de leur village le 9 janvier 1824, qui, en plus de son activité commerciale, vendait à boire.
Après l’avoir tuée, ils avaient jeté son corps à l’eau et volé tout ce qu’ils
pouvaient emporter.
Le cadavre de la victime, entraîné par le courant, fut arrêté par un moulin,
dont il bloquait le mécanisme. Le meunier le découvrit et put identifier le
corps. OnMoulin à Amblie
entreprit alors des recherches dans le village et ses environs, mais
celles-ci restèrent infructueuses dans un premier temps. C’est finalement un
berger qui fit une découverte cruciale : dans une carrière, il remarqua qu’une
ouverture, visible auparavant, avait été obstruée à l’aide de branches et de
mottes de terre. Curieux, il décida de rouvrir l’endroit, où il trouva des
effets enveloppés dans une blouse.
Le maire, Victor de Cairon, fut appelé pour examiner le contenu du paquet. Il identifia les
marchandises appartenant à la victime et reconnut la blouse comme étant celle
de l’un des frères Tillard. Dans la maison de la victime, on découvrit
également, sur la table où les frères avaient bu, un bouton métallique
identique à ceux du vêtement de l’un des deux frères, lequel était justement
privé d’un bouton à son habit. Ces éléments accablants conduisirent à leur
arrestation.
Les investigations révélèrent que les frères avaient attendu que la femme
soit seule chez elle, car elle vivait habituellement avec une jeune fille. Des
témoins affirmèrent les avoir croisés près de la maison le jour du crime.Eglise d'Amblie
La mère des Tillard fut également arrêtée, mais elle fut finalement
relâchée, aucune preuve directe ne permettant de l’incriminer. Cependant, il
lui fut reproché la manière dont elle avait élevé ses enfants. Il apparut au
cours des débats qu’elle les encourageait activement à voler. À chaque retour,
elle leur demandait ce qu’ils avaient rapporté, les grondant lorsqu’ils
rentraient les mains vides. Le père, en revanche, était reconnu comme un homme
irréprochable.
Le comportement délinquant des frères avait rapidement suscité des soupçons
à leur égard, soupçons qui furent confirmés par l’enquête. Jugés coupables, les
frères Tillard furent condamnés à la peine capitale. Ils affrontèrent leur
supplice avec une indifférence manifeste, sans prêter attention aux
remontrances des ecclésiastiques qui les accompagnaient.
Le plus jeune, âgé de 19 ans, monta à l'échafaud en dansant.
Lorsque le dernier frère se retrouva sur la bascule, prêt à être exécuté, il
déclara avoir des aveux à faire. Le bourreau lui répondit qu’il était trop tard
et le poussa sous la lame. L’homme bougea tant pendant l’opération que le
couperet lui fendit le crâne de manière imparfaite.
Le peuple ne manifesta aucune compassion pour ces deux criminels, qui
quittèrent ce monde sans donner le moindre signe de repentir.
Crépon - 1675 - Histoire de cloches...
L’année 1675 fut désastreuse pour le budget de l’église de Crépon : 329 livres de recettes contre 489 livres de dépenses, dont 418 consacrées à la refonte des cloches ! Le livre de comptes nous permet de suivre pas à pas cette grande opération.
Tout commence le 16 juin 1675, par une
délibération des paroissiens. Sous la pression du curé, ils consentent à la
refonte de leurs trois cloches et désignent Jean Le Blais, écuyer, sieur de la
Vallée et alors trésorier en charge, pour traiter à Caen avec les fondeurs
Jacques Jonchon et Pierre Buisson.
Ensuite, quatre charpentiers de Crépon –
Robert et François Marie, Henri Foucher et Paul Corbel – descendent les cloches
de la tour et abattent des arbres pour fabriquer une grue et des échafaudages.
Michel Vallée, fermier du poids du roi à Creully, vient lui-même à Crépon pour peser le métal des vieilles cloches. Le charpentier Mathieu Tilloy et le couvreur Jean Bayeux construisent dans le cimetière un grand appentis destiné à accueillir la fonte des nouvelles cloches, car celle-ci sera réalisée sur place.
François Gorette et François Fouquet,
deux transporteurs, apportent à Crépon quatre charretées de gros cailloux,
trois de petits et deux bannelées de terre rouge ou d’argile, nécessaires à la
fabrication des fours. Les pierres, extraites de la carrière d’Orival par
Clément Le Tellier, laboureur, lui valent la somme de 50 sols.
Une fois les nouvelles cloches fondues
et pesées par Michel Vallée, il faut les monter dans le clocher. Pour cela, les
charpentiers installent trois pièces de bois au-dessus du beffroi de la tour et
deux planchers en dessous. S’aidant d’une échelle et d’un brancard qu’ils ont
eux-mêmes confectionnés, ils achèvent leur ouvrage avec succès. Les cloches
sont graissées avec deux livres de graisse blanche et une livre de graisse
brune, puis... en avant le carillon !
Cependant, une telle entreprise ne
pouvait se conclure sans un procès. En effet, les paroissiens de Crépon,
sensibles à la qualité du son, ne tardent pas à constater que leurs cloches ne
sont pas en harmonie. Sans attendre, Jean Le Blais se rend à Caen pour
consulter l’avocat Gouville, qui intente un procès contre les deux fondeurs.
Ces derniers sont condamnés à refondre la petite cloche et à la remettre au
diapason.
Creully sur Seulles - Retraite des communiants de Creully à Douvres La Délivrande.
Clotilde et Lotaire... L'Amour de la Tour de Ver sur mer.
C’était une époque où le parfum de l’Histoire flottait dans l’air comme une brume sur les vagues. Le septième siècle ouvrait son chapitre, et Ver-sur-Mer se tenait fièrement en Normandie, marqué du sceau de saint Gerbold, protecteur bienveillant de ces terres battues par les flots. La Tour de Fol, dominant la mer, perchée non loin de Bayeux, dans le village de Ver sur mer, racontait à elle seule des siècles de destins. Lieu de légendes et d’héritages, elle fut un temps donné, avec les terres environnantes, par le roi Clovis lui-même à l’un de ses plus fidèles capitaines.
Dans la contrée, l'on raconte des légendes qui virent comme décor cette tour que l'on appelait parfois "la Tour de l'Amour"
Clotilde et Lotaire... L'Amour de la Tour de Ver sur mer.
Dans cette tour, Eloi, l’héritier d’une lignée de
preux chevaliers, veillait sur son domaine. Sa fille unique, Clotilde,
incarnait la grâce et la beauté. À seize printemps à peine, elle illuminait
tout ce qui l’entourait, attirant d’innombrables soupirants, séduits autant par
sa douceur que par sa réputation. Mais leurs espoirs se brisaient à chaque fois
sur les récifs de refus mystérieux. Le cœur de Clotilde semblait clos à tous...
sauf à un souvenir.
Ce souvenir portait un nom : Lotaire. Le jeune homme, fils d’un compagnon d’armes de son père, avait grandi à ses côtés. Ensemble, ils avaient appris à rêver, à rire et à aimer. Lorsque Lotaire, à ses dix-huit ans, fut appelé à rejoindre les
armées franques, les deux jeunes cœurs, tremblants mais résolus, s’étaient juré un amour éternel. En gage, ils avaient partagé une médaille de la Vierge, chacun emportant la moitié de ce symbole indissoluble.Les années passèrent. Lotaire s’illustra dans des
batailles féroces, gravissant les échelons de la gloire et s’enrobant de
légendes. Mais pour Clotilde, restée à la tour, le silence qui suivait chaque
victoire résonnait comme un abandon.
Un soir d’hiver, sous les hurlements d’une tempête, un mendiant affaibli, courbé par la souffrance et vêtu de guenilles, frappa timidement à la porte de la tour. Fidèle à sa réputation de bonté, Clotilde accueillit le malheureux, lui offrant chaleur, nourriture, et abri. Le lendemain, le pauvre homme fut cloué à son lit par une faiblesse étrange, révélant une folie latente. Pourtant, loin de l’éloigner, Clotilde le prit en affection. À ses yeux, il y avait dans cet infortuné une étincelle familière, un reflet lointain d’un visage qu’elle avait aimé. Était-ce un caprice du cœur ou un jeu du destin ?
Trois mois passèrent ainsi, le mendiant devenu
une figure énigmatique des lieux. Mais un jour, des rumeurs s’élevèrent : saint
Gerbold, cet homme de Dieu dont la foi résistait à toutes les épreuves, avait
fait jaillir une source miraculeuse non loin de la tour. Clotilde décida d’y
conduire le mendiant, espérant une guérison de l’âme et du corps.
La nuit précédant leur départ, Clotilde passa de
longues heures en prière dans son oratoire, implorant le Seigneur pour son
protégé. Lorsque le matin surgit, enrobant la terre de ses caresses dorées,
elle s’éveilla pleine d’espoir et descendit chercher son père. Ensemble, ils se
dirigèrent vers la grange où dormait l’infortuné. Mais ce qu’ils découvrirent
en ouvrant la porte les laissa sans voix.
Au lieu du mendiant maladif qu’ils attendaient,
un preux chevalier, resplendissant dans une armure étincelante, se dressait
devant eux. Autour de lui, la grange avait été métamorphosée en une salle
féerique : tapis de fleurs, tentures brodées d’or et de soie, trophées d’armes
et étendards resplendissants. Le chevalier mit pied à terre et, s’agenouillant
devant Clotilde, sortit une relique précieuse de sous son plastron : la moitié
de la médaille, ce gage d’amour éternel.
« C’est moi, Clotilde, Lotaire, ton compagnon
d’enfance. Pour prouver ton cœur, j’ai abandonné mes honneurs et ma fortune,
j’ai revêtu les habits de la misère. J’ai voulu voir si celle que j’aime était
aussi généreuse que belle. Aujourd’hui, je sais : ton cœur pur brille plus fort
que tous mes lauriers. »
Les larmes aux yeux, Clotilde reconnut en cet
homme le jeune garçon auquel elle avait offert son amour. Elle tendit la main
vers lui, leur médaille se recomposant en un bijou unique. Main dans la main,
ils prirent la route de la source bénie, non plus en quête d’un miracle, mais
pour que saint Gerbold consacre leur union. Ce jour-là, sous les regards
émerveillés des habitants de la tour, la destinée accomplit son œuvre.
Source : Livre de G Lanquest paru en 1907.
1837 - Le projet de sieur Roblin pour acheminer les huitres de Courseulles à Paris
La réputation des huîtres des côtes françaises remonte à l’époque gallo-romaine. Elles étaient alors connues et très estimées des anciens. Les Athéniens, par exemple, utilisaient leurs écailles pour inscrire leurs votes et prononcer des décisions.
Chez les Romains, les huîtres étaient considérées comme une nourriture à la fois saine et délicate. Pline rapporte qu’un spéculateur nommé Sergius Aurata fut le premier à avoir l’idée de creuser des viviers près des haies pour y engraisser les huîtres, notamment celles du lac Lucrin, près de Pouzzoles. Ces huîtres acquirent une grande renommée grâce à leur saveur exquise.
Ausone, célébrant les huîtres de la Gaule, évoque leur culture dans de grands bassins où elles étaient enfermées afin de se multiplier et de s’engraisser :
Dulcibus in stagnis reflui maris aestus opimal.
(Les eaux chaudes de la mer se déversaient dans des piscines douces.)
On raconte que les gallo-romains appréciaient les huitres de Courseulles
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Le port |
Depuis l’établissement des parcs à huîtres dans la commune de Courseulles, l’approvisionnement pour Paris se faisait par le transport de voitures de rouliers qui, depuis quelque temps, accomplissaient la route en trois ou quatre jours. Ce transport, effectué du 15 septembre de chaque année jusqu’au 15 mars de l’année suivante, était interrompu le reste de l'année en raison de la chaleur. Le transport par mer, quant à lui, était peu utilisé.
Un sieur Roblin, capitaine au long cours, a récemment créé une société sous sa gestion. Celle-ci a pour but d’exploiter à grande échelle, par voie maritime et grâce à un service de bateaux à vapeur, le transport des huîtres de Courseulles à Paris. Ce projet repose sur plusieurs considérations :
- Les frais de transport actuels, réalisés uniquement par des voitures, excèdent largement le coût d’acquisition initial des huîtres.
- En été, les envois sont presque inexistants à cause de la chaleur, qui dessèche ou altère la qualité des huîtres transportées en bourriches.
- Par mauvais temps, les voitures ne peuvent porter que les six-septièmes de leur charge normale, une contrainte qui s’étend du 1er novembre au 1er avril.
- Pendant
l’hiver, les huîtres gèlent en route ou sur place.
- Un parc flottant sera remorqué de Courseulles à l’embouchure de la Seine par un bateau à vapeur de 40 chevaux. Il remontera ensuite la Seine jusqu’à Rouen.
- À Rouen, un second bateau à vapeur de même puissance, mais avec un tirant d’eau inférieur (deux pieds maximum), transportera le parc jusqu’à Paris.
- À Paris, le parc à huîtres sera déchargé, tandis que le bateau reviendra chargé de marchandises pour Courseulles ou vide pour récupérer de nouvelles huîtres.
- Les frais d’organisation et de fonctionnement.
- La location des parcs de l’île de Plaisance sur 15 ans.
- L’acquisition de deux bateaux à vapeur et de 12 bateaux plats (8 pour la pêche, 4 pour le transport).
Afin de garantir des ressources abondantes et d’excellente qualité pour la société, M. Roblin a acquis l’île de Plaisance, située à Courseulles.
Cette île comprend 17 parcs à huîtres parmi les plus beaux et réputés de France. L’un d’eux s’étend sur une demi-lieue carrée. Grâce à des canaux souterrains et des écluses aménagées, il sera possible de doubler la capacité du parc si nécessaire.
Modalités d’exploitation :
Quatre bateaux plats d’environ 70 à 80 tonneaux chacun, utilisés comme parcs à huîtres flottants, effectueront des trajets réguliers entre Paris et Courseulles. Ces embarcations seront remorquées par deux bateaux à vapeur, spécialement conçus pour ce service, avec un tirant d’eau adapté aux marées les plus basses.
Le transport se déroulera comme suit :
Ces bateaux pourront également transporter d’autres produits locaux comme le beurre du Cotentin, le poisson du Calvados, ou les volailles et bestiaux du pays d’Auge. Ils accueilleront aussi des passagers.
Organisation commerciale :
Une fois les huîtres livrées à Paris, la société disposera de 12 entrepreneurs, rémunérés sur la base des bénéfices générés par la vente au détail. Ces entrepreneurs seront supervisés par deux inspecteurs, responsables de la conservation des huîtres à bord et dans les entrepôts parisiens. Chaque entrepreneur devra verser une caution d’au moins 6 000 francs en actions de la société.Pour minimiser les coûts d’approvisionnement et contrer la concurrence, la société prévoit de posséder huit bateaux pêcheurs de 30 à 35 tonneaux. Ce contrôle direct permettra de réduire les coûts liés à la pêche.
Le transport exclusif par la société, breveté, abaissera les frais de transport et supprimera les coûts d’emballage considérables. Les bateaux seront également assurés pour garantir la sécurité de l’investissement.
Capital et administration :
Le fonds social est fixé à 510 000 francs et représente :
La société sera constituée dès que 440 000 francs auront été souscrits. Elle fonctionnera sous forme de société en nom collectif, avec M. Roblin comme garant principal. Les actionnaires ne pourront être tenus responsables au-delà de leurs souscriptions.
Les bénéfices seront répartis comme suit : 75 % pour les actionnaires, 25 % pour le fondateur. Les dividendes et intérêts seront versés tous les six mois. En cas de liquidation, les actionnaires seront remboursés de leur capital avant toute répartition des bénéfices restants.
Enfin, une assemblée générale sera convoquée chaque année le 15 janvier. Un conseil de surveillance, composé de cinq membres, veillera à la bonne gestion de l’entreprise.
Notons que si cette société parvient à se former, elle fera un tort considérable dans plusieurs paroisses voisines de Courseulles, et dont les habitants se livrent au transport huîtres par voitures.
Les lavandières de Tierceville... l'orage du côté de Crépon
Paroles de lavandières
Nous sommes le 5 fructidor de l'an 6 de la République (22 août 1798) sur les bords du lavoir de Tiercevillle sur les bords de la Seulles.
Marie : Eh bien, dites donc, Louise, vous avez
entendu parler de l’orage qu’il y a eu avant-hier, dans la région de Crépon ? Quel
désastre !
Louise : Oh, ne m’en parlez pas, Marie ! Ça a
causé des ravages épouvantables dans tout la région de Crépon. Savez-vous que
les communes de Ryes, Fresnay et Arromanches ont été entièrement dévastées ?
Marie : Oui, oui, et c’est cette grêle grosse
comme des œufs de poule qui a tout détruit. Tous les grains, même le chanvre
qu’on n’avait pas encore récolté, ont été perdus !
Louise : Et les pommiers, alors ! Plus une pomme
à espérer avant plusieurs années, tous frappés de stérilité. On dirait que le
ciel s’est acharné contre nous.
Marie : Il paraît même qu’à Ryes, la foudre a
blessé quelques pauvres âmes. Vous imaginez la frayeur?
Louise : Ça, c’est terrible. Et les bestiaux, les pauvres bêtes… Ceux qui n’étaient pas à l’abri ont été malmenés. Certains en sont morts.
Marie : Vous savez, même les oiseaux n’y ont
pas échappé. Le lendemain, il paraît qu’on en a ramassé un grand nombre, et ils
étaient tous en lambeaux… Quelle horreur.
Louise : Ah, ma pauvre Marie, les habitants sont
dans un état de consternation… Comment vont-ils s’en sortir ? C’est un coup dur
pour tout le monde.
Marie : Un coup dur, c’est le moins qu’on
puisse dire. Il va falloir beaucoup de courage pour se relever de ça.
Louise : On ferait bien de prier pour des jours
meilleurs, ma bonne Marie. Avec des malheurs pareils, il ne reste plus qu’à
espérer que la République enverra son soutien.
(Le fait relaté a bien eu lieu.)