Ver-sur-Mer se tenait fièrement en Normandie, marqué du sceau de saint Gerbold, protecteur bienveillant de ces terres battues par les flots. La Tour de Fol, dominant la mer, perchée non loin de Bayeux, dans le village de Ver sur mer, racontait à elle seule des siècles de destins. Lieu de légendes.
C’était une époque troublée, où la mer n’apportait guère d’autre écho que celui du danger. Vers le commencement du neuvième siècle, les Normands, maîtres intrépides de leurs frêles esquifs, déferlaient sur le riche et beau pays de France. Leurs incursions ne connaissaient pas de limites : ils remontaient hardiment les rivières, pénétrant loin dans les terres où nul ne pensait qu’un ennemi pouvait s’aventurer. Quant aux contrées riveraines, elles vivaient sous l’incessante menace de ces marins farouches, payant de lourdes rançons pour épargner leurs terres du feu et de l'épée.
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Gravure datée de 1869 |
Certes, des seigneurs
courageux veillaient sur leurs domaines. Mais hélas, rien ne pouvait rivaliser
avec la mobilité foudroyante des assaillants scandinaves, qui surgissaient et
disparaissaient comme des ombres. Leur passage laissait derrière eux le désastre :
des villages réduits en cendres, des campagnes dévastées, et une moisson de
morts.
Au cœur de ces temps
tourmentés, une bâtisse se dressait, belle et téméraire à Ver sur mer : la Tour
du Fol ou d'Amour, ainsi nommée à cause de l’histoire qu’elle abritait. Là
vivait un jeune seigneur, récemment uni à une damoiselle d’une rare beauté, rencontrée
dans les environs. Leur amour était flamboyant, éclatant, un phare dans
l’obscurité d’une époque de troubles. La lune de miel illuminait leurs jours et
leur faisait oublier tout le reste : les tracas du monde, les murmures des
menaces et jusqu’aux cris de guerre qui bruissaient parfois au loin.
Le cœur du seigneur
battait exclusivement pour son épouse, et il délaissait volontiers toute
affaire militaire pour s’abandonner à ses caresses et à son sourire. Il ne
voyait en ces "Northem" que des ombres lointaines, incapables de
troubler le sanctuaire de son amour.
Cependant, l’amour,
tout puissant qu’il fût, n’avait pas protégé la Tour du Fol des regards avides.
Un chef normand, Wilkind, avait appris la présence de la belle châtelaine.
Homme d’ambition et de conquêtes, il avait toujours su s’arroger ce que son cœur
désirait, soit par la force, soit par la ruse. Et cette fois encore, il se jura
d’en faire de même.
"Ce trésor
m’appartiendra !" avait-il proclamé à ses compagnons, le regard fixé sur
l’horizon. À ses guerriers, il laissait tout le reste : les coffres, les
vivres, les joyaux. Mais la dame, elle, serait pour lui.
La lune montait haut
dans le ciel, recouvrant les eaux calmes d’un voile d’argent. Sous les ombres
de la nuit, les barques des Scandinaves glissèrent sans bruit. Wilkind et ses
hommes attendaient l’heure propice pour frapper, tapis comme des loups affamés.
Pendant ce temps, au
sommet de la Tour du Fol, rien ne troublait la félicité du seigneur et de sa
dame. Reposés dans l’intimité de leurs alcôves, ils ne savaient rien des
cendres et des flammes qui s’apprêtaient à consommer leur rêve. Mais à l’ombre
du bonheur rôdait le malheur, et la Tour du Fol n’était peut-être plus que le
théâtre d’un dernier acte.
°°°°°°°°°°°°
Minuit tombait comme un voile sur la campagne endormie. La Tour du Fol baignait dans une sérénité trompeuse, son sommet caressé par les éclats de la lune. Loin en contrebas, l’onde noire de la mer laissait s'approcher les barques des guerriers normands. Avec une précision silencieuse, Wilkind guidait ses hommes. Ils glissèrent dans les eaux, leurs rames mordant les flots sans un bruit.
L’obscurité était leur alliée. Une fois accostés, ils se dispersèrent comme
une nuée, serpentant entre les herbes hautes et les ombres projetées par les
murailles de la tour. Wilkind marchait en tête, son esprit déjà captivé par
l'image de celle qu'il venait arracher à son paradis terrestre.
Pendant ce temps, dans les murs épais de la Tour du Fol, l’amour régnait
encore. Le jeune seigneur, allongé auprès de son épouse, admirait le doux
contour de son visage baigné par une lumière d’argent. Elle souriait dans son
sommeil, insouciante, tandis que lui se promettait en silence de l’aimer
jusqu’à la fin des âges.
Mais les dieux, cruels spectateurs, s’apprêtaient à briser cette harmonie.
Un cri déchira soudain la quiétude de la nuit, suivi par le tintement du
métal. Surpris dans leur sommeil, le seigneur et sa dame bondirent de leur
couche.
"Que se passe-t-il ?" murmura-t-elle d’une voix tremblante.
Déjà, le bruit des pas précipités retentissait dans les escaliers de
pierre. Les flammes montèrent dans l’obscurité, lançant des ombres terrifiantes
sur les murs. Le seigneur attrapa son épée, toujours à portée de main, et se
tourna vers elle :
"Reste ici, ma douce ! Je vais voir. Garde la porte close quoi qu'il
arrive."
Elle voulut le retenir, mais déjà il s’élançait, sa lame brillant sous la
lumière tremblante des torches.C'est ici, à Ver sur Mer que s'élevait la "tour du Fol" dite "tour de l'Amour"
Dans la grande salle en contrebas, les Normands s’étaient déjà engouffrés,
repoussant les gardes qui tentaient en vain de défendre l’entrée. Wilkind
avançait, imposant, le regard fixé sur le sommet de la tour. Mais il se figea
un instant en voyant le jeune seigneur descendre l’escalier, le port altier,
son épée au clair.
"Tu oses souiller ma demeure !" tonna-t-il, la voix vibrante
d’une colère sacrée.
Wilkind sourit, amusé par le défi lancé. Il fit un signe de la main ; ses
hommes s’écartèrent.
"Je suis venu pour elle," répondit-il avec un calme froid.
"Cède-la, et je t’épargnerai."
Les flammes dansaient autour d’eux, et dans ce décor de feu et de cendres,
les deux hommes s’observèrent.
"Plutôt mourir que de te livrer ma femme !" répliqua le seigneur.
Wilkind tira son épée, un sourire carnassier éclairant son visage.
"Soit, seigneur. Mourons alors… ou vainquons !"
La grande salle résonna bientôt des bruits d’acier contre acier. Le jeune seigneur, porté par la rage et l’amour, se battait avec une ardeur désespérée. Mais Wilkind, rodé aux batailles, avait la puissance et la technique. Il parait chaque coup avec une aisance effrayante, tournant autour de son adversaire tel un fauve autour d'une proie affaiblie.
Au sommet de la tour, la dame écoutait, le cœur battant. Ses mains
tremblaient tandis qu’elle serrait contre elle un poignard d'apparat, seul
vestige d'une défense dérisoire. Ses prières montaient vers le ciel, mais les
dieux restaient silencieux.
Lorsque le cri du seigneur perça les bruits du combat, suivi du lourd
fracas d’un corps tombant sur la pierre, elle comprit que l’inévitable s’était
produit.
Les pas montèrent l’escalier, lents, implacables. Puis Wilkind apparut dans
l'encadrement de la porte. Ses yeux d’acier croisèrent ceux, effrayés, de la
jeune femme.
"Rien ni personne ne m’arrête," déclara-t-il, d’une voix aussi
froide que le métal qu’il portait.
La jeune femme recula, son regard rempli de défi malgré la peur. Le
poignard qu’elle tenait dans ses mains tremblantes brillait faiblement à la
lumière des torches. Wilkind s’approcha lentement, le sourire d’un prédateur
jouant sur ses lèvres.
Mais alors qu’il tendait une main pour s’emparer d’elle, un bruit
inattendu, lourd et sec, retentit depuis l’escalier. Les derniers gardes
loyalistes avaient dû se regrouper pour tenter un sursaut. Wilkind hésita, son
instinct d'homme de guerre prenant le dessus.
Le bruit d'une corne, écho venu des bois voisins, porta avec lui une
nouvelle : les habitants du domaine, rassemblés par des messagers qui avaient
échappé à l'attaque, arrivaient en renfort. Une bataille restait à jouer.
Wilkind lança un regard noir à la dame. "À bientôt, belle,"
grogna-t-il avant de reculer vers l’escalier. Laissant là son rêve brisé par la
ténacité de ses proies, il disparut dans les ombres comme il était venu.
°°°°°°°°°°°°
L’aube se leva sur la Tour du Fol, dévoilant le chaos laissé par l’assaut.
Des murs noircis par les flammes se tenaient encore debout, comme des
sentinelles témoignant d’une bataille âprement menée. Le sol était jonché de
débris : armes abandonnées, écharpes ensanglantées, et le silence pesant des
vaincus.
Le jeune seigneur, blessé mais debout, errait dans la cour. Sa silhouette
vacillante portait les marques du combat : son épaule saignait, et son bras
gauche pendait inutile. Pourtant, son regard ne cherchait qu’une chose : elle.
Dans l’escalier menant à la chambre haute, il trouva sa dame, blottie
derrière une porte défoncée. Ses mains serraient encore le poignard inutile,
mais ses yeux pleins de larmes s’illuminèrent à la vue de son époux.
"Tu es vivant !" s’écria-t-elle, courant vers lui malgré la
douleur qui habitait son cœur.
Le jeune seigneur la prit dans ses bras, murmurant des paroles rassurantes
bien que son esprit fût empli d’angoisses. Les Normands, même repoussés cette
nuit-là, reviendraient. Il le savait. Ce n’était qu’un répit, une lueur dans
les ténèbres.
Les jours suivants furent consacrés à panser les plaies et à relever les murs. Les villageois, rassemblés autour de la tour, proposèrent leurs bras et leurs ressources pour rebâtir ce que les flammes avaient détruit. Le couple, désormais uni par une épreuve terrible, travaillait sans relâche. La jeune épouse, pourtant si frêle, apportait le courage et l'espoir par sa seule présence.
Mais malgré l’amour et la solidarité, un murmure sourd parcourait la
région. Wilkind et ses hommes n’avaient pas été écrasés, seulement dispersés.
Et si leur chef n’avait pas pris la dame ce soir-là, c’est uniquement parce
qu’il avait été rappelé à la prudence.
"Il reviendra," murmurait-on aux abords des champs. "Les
Normands ne se contentent jamais d’une défaite."
Le jeune seigneur savait ces murmures vrais. Alors, avec une détermination
nouvelle, il entreprit de transformer la Tour du Fol. Elle devint une
forteresse, un bastion imposant fait non seulement de pierre mais de loyauté et
de feu. Il instruisit ses hommes, perfectionna les défenses, fit couler des
douves profondes, érigea des herses impénétrables.
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Épilogue
La légende raconte que Wilkind ne revint jamais. Peut-être les murs
imprenables de la Tour d’Amour l’avaient-ils découragé, ou bien ses propres
ambitions l’avaient porté vers d’autres rivages. Mais quoi qu’il en soit, la
Tour devint un symbole de résilience.
La jeune dame et son époux vécurent de longues années, entourés de ceux qui
les avaient aidés à surmonter l’adversité. La Tour du Fol, rebaptisée Tour
d’Amour par les générations futures, fut évoquée comme le lieu où l’amour avait
tenu tête à la barbarie et où le courage avait résisté à l’effroi.
Certains disent qu’en approchant la vieille tour au clair de lune, on peut
entendre le murmure du vent dans les pierres, comme un écho de la promesse
faite ce soir-là :
"Jamais notre amour ne pliera."
Et ainsi, parmi les légendes qui parsèment les rivages du nord, la Tour
d’Amour continue de briller, non pas seulement comme une forteresse, mais comme
un témoignage immortel d’une lutte pour ce qui est le plus précieux : la vie,
la liberté… et l’amour.
Source : Livre de G Lanquest paru en 1907.
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Clotilde et Lotaire... L'Amour de la Tour de Ver sur mer.
Ver sur Mer - La légende de la sentinelle de pierre : la "Tour du Fol"