A la Saint Clair de Creully : la louerie


        Les jours de louerie étaient, dans les campagnes normandes, bien plus qu'un simple marché de l'emploi. A Creully le jour de la Saint Clair était une véritable cérémonie où chacun affichait son métier avec une fierté discrète, où les regards jaugeaient les hommes et les femmes autant que leurs compétences, et où une simple poignée de main suffisait à sceller une année entière de travail.
        Dès les premières heures de la matinée, la place se remplissait d'une foule silencieuse et colorée. Les domestiques s'y tenaient debout, attendant qu'un maître vienne les remarquer. Chacun portait un signe distinctif permettant d'annoncer son métier sans qu'il soit besoin de parler.


Les jeunes servantes arboraient un bouquet de fleurs soigneusement épinglé sur le côté gauche de leur corsage. Les fileuses tenaient leur quenouille comme un artisan porterait son outil de prédilection. Les valets-charretiers avaient passé leur long fouet sur l'épaule, symbole de leur savoir-faire auprès des chevaux. Les bergers étaient accompagnés de leur fidèle chien, tenu en laisse, tandis que les batteurs de grain affichaient fièrement leur lourd fléau posé sur l'épaule.

Pendant ce temps, les fermiers et leurs épouses déambulaient lentement entre les groupes. Ils observaient les visages, la tenue, la robustesse des hommes, la prestance des jeunes filles. On discutait, on comparait, on hésitait. Lorsqu'un candidat semblait convenir, le maître s'avançait enfin et prononçait la formule consacrée, connue de tous :

— Combien le fouet ?

Ou, s'il s'adressait à une servante :

— Combien le bouquet ?

Cette simple question ouvrait les négociations.


Le domestique annonçait alors le salaire qu'il espérait obtenir. Le fermier poursuivait aussitôt son interrogatoire : d'où venait-il ? Chez quels maîtres avait-il servi ? Quels travaux savait-il accomplir ?

Comme le répétait avec son savoureux parler normand la vieille Frasie, toujours prompte à glisser un mot d'esprit :

« Ché terjours cht'eu joû là qui en savent fair l'pus. »

Autrement dit, c'était toujours ce jour-là que chacun prétendait savoir tout faire.

Mais le futur domestique ne se contentait pas de répondre. Lui aussi avait son mot à dire. Il voulait connaître l'importance de la ferme, le nombre de chevaux, les travaux à effectuer, les habitudes de la maison et les conditions dans lesquelles il devrait vivre pendant l'année.

Commençait alors un véritable marchandage. On discutait ferme, chacun défendant ses intérêts avec calme mais détermination. Finalement, lorsqu'un accord était trouvé, le valet ou la servante s'engageait pour une année entière contre un certain nombre de pistoles — chaque pistole valant dix francs — auxquelles venaient souvent s'ajouter une blouse neuve ainsi qu'une ou deux paires de solides sabots.

Vers 1900, un bon valet-charretier pouvait ainsi espérer recevoir une quarantaine de pistoles pour douze mois de labeur.

Lorsque les deux parties étaient satisfaites, nul contrat écrit n'était nécessaire. Le fermier et son nouveau domestique se frappaient franchement dans les mains. Cette poignée de main, donnée devant tous, valait signature. Dans l'immense majorité des cas, personne ne songeait à revenir sur sa parole : l'honneur suffisait à garantir l'engagement.

Une dernière coutume demeurait cependant indispensable. Le maître devait immédiatement verser ce que l'on appelait « le vin ». Cette gratification s'élevait à cinq francs pour les plus jeunes débutants et à une pistole entière pour les domestiques adultes. Ce petit pécule permettait de célébrer aussitôt le marché conclu.

Le nouveau valet retirait alors le fouet qu'il portait autour du cou : il n'était plus à louer, il avait trouvé sa place pour l'année. La servante, elle, décrochait son bouquet du côté gauche de son corsage pour le fixer à droite, signe discret mais sans équivoque qu'elle était désormais engagée.

Vers dix heures, la louerie touchait à sa fin. La place du marché se vidait peu à peu, mais la fête, elle, ne faisait que commencer.

Tous se retrouvaient dans les auberges voisines ou sous de longues tentes dressées pour l'occasion. Les conversations devenaient plus animées, les éclats de rire succédaient aux discussions sérieuses du matin, tandis que le cidre coulait généreusement.

Au temps jadis, il était servi dans de grands godets appelés godias. Pour le verser, on utilisait les fameux puchi, récipients spécialement fabriqués pour les foires et les assemblées. Leur forme ingénieuse permettait de remplir les godets beaucoup plus rapidement que les bouteilles ou les choquets traditionnels.


Ainsi s'achevait la journée de louerie : des engagements avaient été conclus, des destins parfois changés, et, autour d'une bolée de cidre, maîtres et domestiques célébraient ensemble le début d'une année de travail qui, espéraient-ils tous, serait placée sous le signe de la confiance et de la bonne entente.



Source:  « la Normandie ancestrale » de Stephen-Chauvet des éditions Colas.

Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat dans le canton de Creully


Dans un paisible village de campagne vivaient deux voisins dont les relations étaient devenues, avec les années, un véritable sujet de conversation pour tout le canton de Creully.


Ils habitaient à quelques pas l'un de l'autre, mais tout semblait les opposer. Le moindre prétexte suffisait à rallumer leurs querelles : une haie taillée trop court, une poule aventureuse, une branche dépassant la clôture ou un regard jugé de travers. On disait volontiers qu'ils s'entendaient « comme chien et chat », et l'expression n'avait jamais été aussi bien choisie.


Or, un triste jour, le destin s'en mêla.

Un chien atteint de la rage fit irruption dans le village. L'animal, écumant, les
yeux hagards, sema la panique avant de se jeter sur le fidèle compagnon du premier voisin. Malgré les efforts des habitants, le pauvre chien fut mortellement contaminé. Par mesure de précaution, il fallut l'abattre.


Le maître, profondément attristé, décida de lui offrir une sépulture décente dans un coin de son jardin, tout contre la limite de la propriété voisine. Il y planta une petite croix de bois et, voulant rendre un dernier hommage à son compagnon, fixa au-dessus de la tombe une pancarte sur laquelle on pouvait lire :

« Ci-gît un chien qui avaitautant de qualités qu'a de vices l'animal d'à côté. »

À peine cette inscription fut-elle découverte que le voisin entra dans une colère noire.

— Ah ! Cette fois, c'en est trop ! s'écria-t-il. Me comparer à un chien, et de surcroît m'insulter jusque sur une tombe ! Nous allons voir ce qu'en pense la justice !

Sans perdre un instant, il alla trouver la maréchaussée.

Le chef des gendarmes, homme grave et peu enclin aux plaisanteries, écouta longuement les doléances du plaignant avant de convoquer l'auteur de la fameuse épitaphe.

— Que signifie exactement cette inscription ? demanda-t-il d'un ton sévère.

Le propriétaire du chien ne parut nullement embarrassé.


— Mon brigadier, répondit-il avec le plus grand sérieux, il n'y a là aucune intention offensante. L'an dernier, j'avais un chat d'un caractère épouvantable. Il griffait tout le monde, chapardait chez les voisins et ne valait pas le diable. Lorsqu'il mourut, je l'enterrai justement de l'autre côté de cette clôture. Lorsque mon pauvre chien est venu le rejoindre, j'ai simplement voulu éviter toute confusion. J'ai donc écrit que mon chien possédait autant de qualités que l'animal d'à côté avait de défauts. Je parlais de mon ancien chat... rien de plus !

Le chef de la maréchaussée fronça les sourcils.

— Hum... voilà une bien singulière épitaphe..., marmonna-t-il en se grattant la moustache.

Par devoir, il prit sa plume, dressa un procès-verbal d'une précision
exemplaire, relata l'affaire dans ses moindres détails et transmit le dossier à ses supérieurs.

Quelques jours plus tard, la réponse tomba.

Après lecture du rapport, les autorités éclatèrent de rire. Elles estimèrent que cette querelle relevait davantage de la malice villageoise que de la justice. L'affaire fut donc classée sans suite.

Et chacun conclut, non sans sourire, qu'en cette histoire de chien... il n'y avait décidément pas de quoi fouetter un chat.

Creully sur Seulles - La rue de Bayeux au fil des années...

De nos jours

1891

1910

1920
Ces documents sont à l'origine de couleur sépia ou en noir et blanc. Ils ont été colorisés.

Une nuit de feu au bois du Galeté, derrière le château de Lantheuil.

Entre Saint-Gabriel et Lantheuil, septembre 1900

La journée du 15 septembre 1900 s'était achevée dans le calme des campagnes du Bessin. Les dernières lueurs du soleil s'étaient éteintes derrière les haies épaisses et les grands chênes qui bordaient le bois du Galeté, vaste massif boisé séparant les communes de Saint-Gabriel et de Lantheuil. Une légère brume montait déjà des prairies humides, enveloppant les chemins creux d'un voile blanchâtre, tandis que la lune, encore discrète, peinait à percer les nuages.

À cette heure où les honnêtes gens avaient depuis longtemps regagné leurs maisons, d'autres hommes se préparaient à une tout autre besogne.

Depuis plusieurs semaines, les propriétaires des environs se plaignaient d'une recrudescence inquiétante du braconnage. Les lapins disparaissaient des garennes, les faisans se faisaient rares, et même quelques chevreuils avaient été retrouvés abattus clandestinement. Les habitants murmuraient le nom de plusieurs hommes connus pour leurs expéditions nocturnes, mais personne n'avait encore réussi à les prendre en flagrant délit.

Cette nuit-là, il avait donc été décidé de leur tendre un piège.

Le rendez-vous avait été fixé à dix heures et demie précises. La petite troupe chargée de la surveillance réunissait la brigade de gendarmerie de Creully, le garde champêtre de Saint-Gabriel, le garde particulier de Monsieur Delacour, important propriétaire des environs, ainsi qu'un garde de la commune de Lantheuil. Tous connaissaient parfaitement ces bois où les sentiers disparaissaient sous les fougères et où chaque talus pouvait dissimuler un homme.

Les gardes arrivèrent les premiers. En silence, ils gagnèrent leurs postes, progressant avec précaution pour ne pas faire craquer les branches mortes. On n'entendait que le bruissement du vent dans les feuillages et, de loin en loin, le cri d'une chouette.

Soudain, deux silhouettes émergèrent de l'obscurité non loin du château de Lantheuil.

Les hommes marchaient d'un pas assuré, leurs fusils sur l'épaule. Aucun doute n'était permis : il s'agissait bien de braconniers.

Le garde particulier retint son souffle. Encore quelques instants, et les gendarmes, qui devaient les rejoindre, pourraient leur couper toute retraite.

Mais dans cette attente fébrile, l'un des gardes commit une imprudence qui allait bouleverser toute l'opération.

Pensant hâter l'arrivée des militaires, il dégaina son revolver et tira un coup de feu en l'air.

La détonation éclata dans la nuit comme un coup de tonnerre.

Le silence des bois vola en éclats.

Les deux braconniers sursautèrent.

Pendant une fraction de seconde, chacun demeura figé.

L'un des hommes crut sans doute que l'on venait d'ouvrir le feu sur lui ou sur son compagnon. Sans chercher à comprendre, il épaula son fusil presque instinctivement et tira dans la direction d'où était venu le bruit.

Le coup partit à bout portant.

La gerbe de plomb atteignit le garde champêtre de Saint-Gabriel, qui vacilla avant de s'effondrer derrière un talus, sous les cris de ses compagnons.

Profitant de la confusion, les deux hommes prirent aussitôt la fuite.

Ils s'enfoncèrent à toute vitesse dans les chemins forestiers, courant en direction de Creully. Les gendarmes se lancèrent à leur poursuite, franchissant fossés et broussailles dans une course éperdue éclairée seulement par quelques lanternes vacillantes.

Pendant plusieurs centaines de mètres, l'un des militaires parvint même à réduire considérablement la distance qui le séparait des fugitifs.

Il croyait les tenir.

Mais soudain, le plus déterminé des braconniers se retourna brusquement.

Dans un geste aussi rapide que menaçant, il épaula son fusil et le pointa droit sur le gendarme.

Durant quelques secondes qui semblèrent une éternité, les deux hommes restèrent face à face.

Le militaire comprit qu'un pas de plus pouvait lui coûter la vie.

Cette hésitation suffit.

Les fugitifs profitèrent de cet instant de répit pour disparaître dans les chemins obscurs qui menaient vers Creully, avalés par la nuit normande.

Malgré les recherches entreprises jusqu'aux premières heures du matin, malgré les battues organisées dans les environs et les témoignages recueillis dans les communes voisines, les deux braconniers demeurèrent introuvables.

Au village, la nouvelle se répandit dès l'aube.

On parla longtemps de cette nuit mouvementée du bois du Galeté, où une simple opération de surveillance avait failli tourner au drame. Chacun commentait les événements, certains reprochant l'imprudence du coup de revolver tiré en l'air, d'autres admirant le sang-froid des gendarmes qui avaient poursuivi les fugitifs malgré les risques.

Quant au garde champêtre de Saint-Gabriel, les médecins constatèrent avec soulagement que les plombs ne lui avaient causé que des blessures superficielles. Plus de peur que de mal : sa vie n'avait jamais été véritablement en danger, et quelques semaines de repos suffiraient à le remettre sur pied.

L'affaire demeura néanmoins dans les mémoires locales comme l'une des plus violentes confrontations entre gardes et braconniers survenues dans le Bessin au début du XXᵉ siècle. Elle rappelait combien le braconnage, loin d'être une simple chasse clandestine, pouvait parfois conduire des hommes ordinaires à faire parler les armes dans l'obscurité des bois.

Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles

Pour la première fois l'on peut situer une tannerie de Creully.
Sur le dessin d'une vue du château, nous pouvons apercevoir des bâtiments sur les bords du bief de la Seulles. Grâce à un outil employé par les tanneurs, un chevalet, nous situons une des tanneries de Creully. (Voir les parties grisées sur l'image ci-dessous)

Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles
LE TANNEUR
Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles
Le tanneur est un marchand et artisan, qui prépare les cuirs avec la chaux & le tan. Les bouchers salent les peaux détachées des bêtes avec du sel marin, de l'alun ou du salpêtre, pour empêcher la putréfaction avant l’arrivée chez le tanneur. Le tanneur les lave à l'eau pour éliminer le sang caillé & autres impuretés, puis les pose sur le chevalet, et passe un couteau long à deux manches, sans tranchant, appelé couteau de rivière, pour les peigner.
Les peaux, nettoyées & égouttées, sont alors traitées à la chaux, pour faire tomber le poil ou bourre. Cette opération est effectuée dans des cuves appelées "plains".

Ensuite, pour obtenir des cuirs “plaqués”, utilisables pour les semelles, bottes par les cordonniers, le tanneur procède à un coudrement plus rapide, et pour obtenir des cuirs "en croûte" ou "tannés" à usage plus fin, sellerie, fourreau d'épée, malle, il coudre avec plus de tan et de temps, ce dernier pouvant atteindre 18 mois pour une bonne qualité.
Le coudrement se fait avec du tan, obtenu avec l'écorce du chêne, hachée et moulue sur un moulin à tan.


On verse peu-à-peu & très-doucement le long des bords d’une cuve, de l'eau un peu plus que tiède en assez grande quantité pour échauffer le tout, ensuite on jette pardessus plein une corbeille de tan en poudre ; il faut bien se donner de garde de cesser de remuer les cuirs en tournant, autrement l'eau & le tan pourraient les brûler ; cette opération s'appelle coudrer les cuirs, ou les brasser pour faire lever le grain ; après que les cuirs ont été ainsi tournés dans la cuve pendant une heure ou deux plus ou moins, suivant leur force & la chaleur du coudrement ; on les met dans l'eau froide pendant un jour entier, on les remet ensuite dans la même cuve & dans la même eau qui a servi à les rougir, dans laquelle ils restent huit jours : ce tems expiré on les retire, on les met dans la fosse, & on leur donne seulement trois poudres de tan dont la premiere dure cinq à six semaines, la seconde deux mois, & la troisième environ trois. Tout le reste se pratique de même que pour les cuirs forts.


Ces cuirs ainsi apprêtés, servent encore aux Selliers. Les peaux de veaux reçoivent les mêmes apprêts que ceux des vaches & chevaux qu'on a mis en coudrement, cependant avec cette différence que les premiers doivent être rougis ou tournés dans la cuve plus de temps que les derniers. Quand les cuirs de chevaux, de vaches & de veaux ont été plamés, coudrés & tannés, & qu'on les a fait sécher au sortir de la fosse au tan ; on les appelle cuirs ou peaux en croute, pour les distinguer des cuirs plaqués, qui ne servent uniquement qu'à faire les semelles des souliers & des bottes.
Les peaux de veaux en coudrement servent aux mêmes ouvrages que les cuirs des vaches qui ont eu le même apprêt ; mais elles servent à couvrir les livres, à faire des fourreaux d'épée, des étuis & des gaines à couteaux, lorsqu'elles ont été outre cela passées en alun.
Les peaux de moutons, béliers ou brebis en coudrement qu'on nomme bazannes, servent aussi à couvrir des livres, & les Cordonniers les emploient aux talons des souliers & des bottes pour les couvrir.
Enfin le tanneur passe encore en coudrement & en alun, des peaux de sangliers, de cochons ou de truies ; ces peaux servent à couvrir des tables, des malles & des livres d'église.
Pour obtenir les cuirs les plus fins, il faut ensuite l’intervention du corroyeur.
Les outils du tanneur sont peu nombreux : de grandes tenailles, un couteau, nommé couteau de rivière, qui sert à ébourer ; un autre pour écharner qui diffère peu du premier ; de gros ciseaux, autrement nommés forces ; le chevalet, & la quiosse ou queue.
Puis les peaux de bœufs et de vaches qui servent aux cordonniers pour les empeignes, les semelles des souliers & les bottes, aux selliers pour les selles, & aux bourreliers pour les harnois des chevaux, sont traitées en coudrement c'est à dire trempées dans une solution de noix de galle.

Les cuirs de veaux en coudrement ou à l'alun ; les veaux en coudrement servent aux mêmes usages que les vaches ; ceux qui sont passés en alun servent aux couvertures des livres, &c.
(Encyclopédie de Diderot et d'Alembert )

De Creully à Condé-sur-Seulles, de Saint-Gabriel à Cristot : Le carême aux harengs

       Mars 1902

 


 
Il est des épisodes de l'histoire qui doivent leur célébrité aux plus improbables des héros. Ainsi en fut-il de la célèbre Journée des Harengs, survenue en février 1429, au temps où la France semblait vaciller sous les coups de l'Angleterre.

Le royaume était alors gouverné par un souverain hésitant, plus enclin aux plaisirs de la cour qu'aux nécessités de la guerre. Orléans, dernier rempart sur la Loire, subissait un siège impitoyable. Les vivres se faisaient rares et les Anglais attendaient l'arrivée d'un important convoi destiné à nourrir leurs soldats durant le carême. Les tonneaux ne renfermaient ni armes ni poudre, mais des milliers de harengs salés, indispensables à une armée privée de viande par les prescriptions religieuses.

Le duc de Bourbon tenta de s'emparer de ce convoi providentiel. La rencontre tourna pourtant à son désavantage et le combat entra dans l'Histoire sous le nom pittoresque de Journée des Harengs. Rarement un poisson aussi modeste aura laissé une trace aussi durable dans les chroniques de France.

Plus de quatre siècles plus tard, ce ne furent ni les Anglais ni les chevaliers qui remirent les harengs à l'honneur, mais une simple fermière du Bessin. Entre Creully, Condé-sur-Seulles, Saint-Gabriel et Cristot, on ne parlait bientôt plus que d'une étrange aventure que chacun racontait à sa manière au coin des cheminées.

L'histoire débuta peu après les fêtes de Noël. Les réjouissances étaient terminées ; l'Avent avait cédé la place aux longues semaines d'hiver, et l'on songeait déjà au prochain carême. Une robuste cultivatrice, femme d'ordre autant que d'économie, eut alors ce qu'elle considéra comme une idée de génie.

— Cette année, se dit-elle, personne ne manquera de nourriture !

Elle fit venir d'un marchand ambulant une impressionnante cargaison de harengs saurs : non pas quelques douzaines, mais près d'une douzaine de grands barils soigneusement cerclés de fer, débordant de poissons salés.

Lorsqu'on ouvrit le premier tonneau, une puissante odeur de fumaison envahit la cour de la ferme. Les domestiques poussèrent des cris de joie.

— Voilà qui changera de la soupe !


        Les premiers jours furent un véritable festin. Les harengs grillaient dans l'âtre, doraient sur les braises ou accompagnaient les pommes de terre fumantes. Valets et servantes s'en régalaient avec un appétit de loup.

Pendant huit jours, chacun trouva ces poissons délicieux.

Le neuvième jour, quelques grimaces commencèrent à apparaître.

Le dixième, les compliments se firent rares.

Le onzième, les harengs étaient devenus l'ennemi juré de toute la maisonnée.

On les trouvait trop salés, trop fumés, trop secs, trop tout.

Hélas, lorsque la fermière inspecta ses réserves, elle constata que le premier tonneau n'était même pas vidé.

Les onze autres attendaient sagement leur tour.

Autour de la grande table de cuisine, les domestiques tinrent alors un véritable conseil de guerre.

— Puisqu'il faut les manger, mangeons-les, conclut l'un.

— Et avec le sourire, ajouta un autre d'un ton résigné.

On décida donc, officiellement, de réserver le meilleur accueil possible aux malheureux harengs.

La maîtresse de maison observait tout cela avec satisfaction.

— Voilà des gens raisonnables ! pensait-elle en se frottant les mains. Ma provision durera tout le carême et chacun y trouvera son compte.

Pourtant, au fil des jours, un détail finit par éveiller sa curiosité.

La consommation semblait augmenter d'une façon extraordinaire.

Les harengs disparaissaient à une vitesse qu'elle ne s'expliquait pas.

— Décidément, se disait-elle, ils s'en régalent plus que je ne l'aurais cru !

Ce qu'elle ignorait, c'est que les domestiques avaient trouvé mille façons de faire disparaître les poissons sans les manger.

Le premier indice lui tomba littéralement dessus.


Un matin, voulant raviver le feu, elle se pencha dans la vaste cheminée de la cuisine. Soudain, une véritable pluie de harengs enfumés se détacha du manteau et vint s'abattre sur son bonnet, ses épaules et son visage.

— Sainte Vierge ! cria-t-elle en reculant.

Une trentaine de poissons, suspendus là depuis plusieurs jours, se balançaient encore au-dessus des flammes.

Le lendemain, sa servante étant partie de bonne heure au marché de Bayeux, la fermière dut aller elle-même traire les vaches.

Assise sur son petit tabouret, elle posa les mains sur le premier pis.

À peine eut-elle commencé son travail que ses doigts rencontrèrent un objet étrange.

Elle retira vivement sa main.


Attaché contre le flanc de la paisible laitière se trouvait... un hareng parfaitement dessalé et soigneusement cuit.

Elle passa à la seconde vache.

Même découverte.

Puis à la troisième.

Encore un hareng.

Le doute commençait à céder la place à la colère.

À midi, traversant le village, elle aperçut une bande d'une quinzaine de gamins qui défilaient en riant comme une petite troupe de soldats.

À défaut de fusils, chacun portait sur l'épaule un bâton auquel pendait une longue file de harengs.

Les enfants chantaient à tue-tête tandis que les poissons oscillaient comme autant d'étendards.

La fermière sentit ses oreilles rougir.

Mais le pire restait à venir.

Le soir, la sonnette de la cour retentit avec une violence inhabituelle.


Furieuse, elle sortit précipitamment, persuadée qu'un mauvais plaisant s'amusait à déranger la ferme.

Personne.

Seulement un petit caniche famélique qui sautait avec enthousiasme autour de la cloche.

L'animal tirait à belles dents sur une longue guirlande de harengs soigneusement attachée à la ferrure de la sonnette.

Cette fois, la patience de la brave femme était à bout.

Elle rentra comme une tempête dans la cuisine.

Les chats, effrayés, avaient envahi la table.

Sans réfléchir, elle saisit son fouet et le fit claquer.


Mais au bout de la lanière pendouillaient... trois harengs soigneusement noués.

Elle demeura immobile.

Puis regarda autour d'elle.

Des harengs dépassaient d'un sabot près de la porte.

D'autres étaient suspendus aux poutres.

Un dépassait d'un panier.

Un autre ornait le manche d'une pelle.

Il semblait que toute la ferme se fût transformée en royaume du hareng.

Alors seulement, elle comprit.

Ses domestiques n'avaient jamais retrouvé le goût miraculeux des premiers jours.

Ils avaient simplement trouvé mille ruses pour faire disparaître les poissons sans les avaler, transformant leur lassitude en une immense plaisanterie dont toute la campagne riait désormais.

La fermière éclata d'abord d'une colère mémorable.

Puis, devant tant d'imagination, elle finit elle-même par sourire.

Les tonneaux disparurent discrètement dans les jours qui suivirent. Nul ne sut jamais s'ils furent vendus, donnés, ou tout simplement enterrés au fond d'un jardin.

Une chose est certaine : dans tout le pays de Creully, de Saint-Gabriel à Cristot, on assura longtemps qu'après cette mémorable aventure, jamais plus cette brave femme ne commanda une pareille cargaison de harengs.

Et longtemps encore, lorsque revenait le carême, il suffisait de prononcer le mot « hareng » pour voir les anciens sourire avant de raconter, une fois de plus, la plus savoureuse des histoires du Bessin.

Creully sur Seulles - Le monument aux Morts de Creully

Le 21 janvier 1920, le Conseil municipal de Creully décide d'élever un monument à la mémoire de ses enfant "Morts pour le France".

La photo ci-dessous présente le monument et son poilu avec les ouvriers qui oeuvrèrent à son élévation.
Le monument sans son entourage.
L'inauguration en 1920

L'attribution de 4 obus à la ville de Creully comme trophées de guerre.

Le monument terminé.
Une cérémonie un 14 juillet